La grande famille acadienne

 

Malgré ces attaques incessantes, ces pillages (par exemple, Port-Royal fut attaqué en 1704, deux fois en 1707 et de nouveau en 1710) les Acadiens tinrent bon. Ils avaient développé une capacité de résistance et d'adaptation qui fit que ces difficultés ne furent pas irrémédiables. Le modèle d'organisation familiale explique bien pourquoi les habitants de la Baie Française purent demeurer plus d'un siècle et demi sur ce territoire convoité par plusieurs puissances.

L'immigration restreinte en Acadie fit qu'après 3 ou 4 générations tous les habitants des différents établissements étaient reliés les uns aux autres par des liens de parenté (oncle, cousins, petits-cousins, etc.). Comme c'est toujours le cas dans ce genre de société, les liens affectifs et sanguins engendrés par les liens de parenté furent la base sur laquelle s'établit un système d'entraide et de solidarité grâce auquel les plus riches distribuaient leur surplus à ceux que la guerre ou les fléaux naturels avaient frappés.

Cette répartition des ressources entre tous les habitants leur permit de continuer, malgré les vicissitudes, à mener une existence où la famine et la disette étaient des épisodes rares. En fait, jusqu'en 1710, on n'enregistra qu'une seule année de disette (1699) et il est fort probable que ce ne fut que la région de Port-Royal qui fut affectée. Cette redistribution des stocks alimentaires entre les membres de la grande famille acadienne assurait la subsistance de tout un chacun. De plus, elle procura une alimentation saine à la communauté, ce qui n'était pas le cas dans toutes les colonies. Ainsi, la population ne connut que deux épidémies de peste qui furent responsables de la mort d'environ 50 Acadiens : une en 1709 qui fit périr 50 personnes dont plusieurs prisonniers anglais à Port-Royal et l'autre, en 1751, qui fit 25 victimes parmi les habitants.

Même si le gouvernement français voulut se servir du système seigneurial pour installer de nouveaux colons et pour diviser les terres, il eut peu d'impact en Acadie. Des terres ont été concédées à des seigneurs à Port-Royal, Beaubassin et le long de la rivière Saint-Jean. Le peu d'attention accordée à leurs affaires par les seigneurs, les chicanes entre ceux-ci et leurs tenanciers, ainsi que le refus des habitants à se plier à toutes directives, firent que les seigneuries, même si elles existaient sur papier, n'eurent pratiquement pas d'influence sur la vie quotidienne des colons. Les habitants vécurent en marge du système seigneurial.


D'autre part, l'Église acadienne, sous l'autorité de l'évêque de Québec, exerça une influence importante par ses activités d'encadrement auprès de la population française et par son action missionnaire auprès des Indiens. Des prêtres du Séminaire de Québec furent encouragés à se diriger vers l'Acadie. En 1676, l'évêque Laval nomma l'abbé Petit de Port-Royal, son vicaire-général en Acadie. Ensuite, Monseigneur de Saint-Vallier envoya les abbés Gaulin, Rageot, Giray et Maudoux en mission auprès des Indiens et nomma Thury comme son vicaire-général. Saint-Vallier put se rendre compte lui-même de l'état de l'Église acadienne, car il y fit un voyage en 1686 et publia un rapport détaillé de son séjour sous le titre «Estat présent de l'Église et de la colonie française».

Pour seconder l'oeuvre des prêtres séculiers, Saint-Vallier réussit à intéresser quelques Sulpiciens comme Geoffroy, Trouvé et Beaudoin qui servirent à la fois les Acadiens et les Micmacs. Les Sulpiciens contribuèrent à l'éducation dans la petite colonie acadienne. Ils secondèrent les efforts de l'abbé Petit qui avait mis sur pied une école à Port-Royal durant les années 1670. Il semblerait que les soeurs de la Congrégation y auraient ouvert une école pour jeunes filles à partir de 1687. Par son rôle missionnaire et apostolique, l'Église fut une des manifestations les plus importantes de la France en Acadie. La plupart des religieux, même s'ils étaient tous d'origine française, demeurèrent plusieurs années de suite dans la région et épousèrent la cause des Acadiens. La population, en plus de trouver auprès d'eux des secours religieux, obtint des conseils judicieux concernant différents problèmes d'ordre matériel. À cause de l'ascendant dont ils jouissaient auprès de la population, ils furent consultés souvent et agirent dans bien des cas comme arbitres dans les disputes opposant des habitants. Comme le système judiciaire était déficient en Acadie, il n'est pas étonnant que la population fit appel aux gens les plus instruits avec lesquels elle avait des liens fréquents et constants.

 

 



Source:
Petit manuel d'histoire d'Acadie de 1670 à 1755, La librairie Acadienne de l'Université de Moncton, Jean Daigle, 1976


Dernière mise à jour : ( 28-07-2008 )